L'enquête de Malakoff Médéric confirme l'état de souffrance des salariés au travail
Le groupe Malakoff Médéric est l'un des principaux groupes mutualistes dans le domaine de la protection sociale. Il est même leader sur le plan de la retraite complémentaire puisqu'il verse 20 % des retraites Agirc et Arcco à quelque 2,7 millions de retraités) et numéro 2 sur le plan de l'assurance maladie des salariés (3,2 millions de salariés). .
C'est pour aider ses clients (essentiellement des entreprises – 204 000 pour la retraite complémentaire ce qui représente 8,9 milliards d'euros de cotisations – 180 000 pour l'assurance maladie des personnes soit 3,4 milliards d'euros de chiffre d'affaires) que le groupe qui est actuellement présidé par Guillaume Sarkozy (du fait de son mode de fonctionnement paritaire) s'est lancé dans une enquête sur la santé au travail, qui doit, c'est du moins là l'objectif, leur permettre de mettre en place des outils de prévention. Au nom du postulat selon lequel les conditions seraient réunies pour la mise en place d'une « médecine préventive et prédictive », par le dépistage, la télémédecine, les autotests et les nouveaux outils de diagnostic….
Santé : un constat accablant
Le présupposé de Malakoff Médéric est intéressant. Les mutations observées aujourd'hui dans le monde de la santé nécessitent « une nouvelle organisation de l'offre de soins et engendre un besoin d'orientation médicale ». Même si on imagine aisément que ce n'est pas la lecture qu'en fait le président de Malakoff Médéric, le constat qui est dressé de ces mutations peut être lu comme une véritable mise en cause de la politique de santé menée ces dernières années : 50 % de médecins du travail de moins d'ici 8 ans, seuls 10 % des étudiants en médecine s'installent, 8 % des médecins généralistes dans les zones rurales qui représentent 25 % de la population, 55 ans d'âge moyen des généralistes dont on sait qu'ils ont peine à trouver un successeur. Il y a là un terrible aveu du renoncement des politiques à oeuvrer pour le bien commun.
De plus les salariés en entreprise vieillissent : 39 ans d'âge en 2008 contre 36 ans en 1975 et 38 ans en 1995 (sources INSEE). Ce qui n'est guère surprenant dès lors que l'on sait que les jeunes entrent de plus en plus tardivement dans la vie active après des années de galère et de précarité qui font qu'une partie d'entre eux doivent rechercher du boulot dans un autre secteur d'activité et sur une moindre qualification que ceux auxquels les destinaient leurs études.
Le gouvernement actuel qui nous invite à travailler plus longtemps (en réalité pour un grand nombre de seniors, cela risque de se traduire par rester plus longtemps au chômage le plus souvent sans indemnisation) ne risque guère d'inverser cette tendance.
Le problème est que si les statistiques nous indiquent que l'on vit en moyenne plus longtemps, on sait que cette augmentation de la durée de vie n'est pas la même pour tout le monde, qu'il y a de fortes disparités entre les hommes et les femmes et que l'espérance de vie à l'âge de la retraite est deux fois plus importante pour un cadre que pour un ouvrier, et que le premier arrive à 60 ans généralement en meilleur état physique que le second.
Une forte demande de bien-être au travail
Les questions de santé au travail sont désormais perçues comme essentielles. Le rejet massif, si l'on en croit les sondages, du projet de réforme des retraites proposé par le gouvernement actuel est d'ailleurs symptomatique de cette nouvelle donne que confirme l'enquête de Malakoff Médéric.
On y lit en effet que les salariés sont de plus en plus nombreux à considérer que « les entreprises devraient plus se préoccuper de l'effet de leurs actions sur l'environnement, sur l'harmonie sociale et sur l'épanouissement de leur personnel » (66 % en 2009 contre 58 % en l'an 2000) et qu'ils sont de moins en moins nombreux à souhaiter qu'elles « se concentrent uniquement sur leurs rôles économique et d'employeur » (33 % en 2009 contre 39 % en l'an 2000). En d'autres termes les salariés attendent désormais de leurs entreprises qu'elles se préoccupent plus d'amélioration du bien-être que de gains de productivité. La notion de progrès social (inséparable pour Guillaume Sarkozy de cette de progrès économique) semble de nouveau faire florès alors que tout au long de ces vingt dernières années, la demande de progrès social résonnait comme une incongruité ou un anachronisme.
Il n'y a là rien d'étonnant à cette demande somme toute légitime dès lorsque l'on observe que les salariés se plaignent de la perte de sens du travail, du manque de reconnaissance et de la disparition des compétences professionnelle.
Pour l'essentiel, cette enquête qui, comme la plupart de celles qui portent sur cette question de la santé au travail des salariés, s'intéresse à la perception que les salariés ont de leur santé, confirme ce que l'on sait déjà, à savoir l'existence d'une forte proportion de salariés qui sont en situation de souffrance au travail.
La santé au travail : de mauvais chiffres pour tous les indicateurs
Cette enquête a été réalisée en février – mars 2010 par la société d'études Sociovision auprès d'un échantillon représentatif de quelque 3 500 salariés du secteur privé répartis dans six régions (dont 535 dans le Nord – Pas-de-Calais). Complétée par des entretiens avec des chefs d'entreprise, l'enquête de Malakoff Médéric montre que les salariés du Nord – Pas-de-Calais sont ceux qui ont le sentiment le plus aigu du fait que leur état de santé s'est dégradé au travail alors que dans le même temps cette région est celle où les moins de 40 ans sont les plus majoritaires (52 % contre 49 % au niveau national).
La vision globale de la santé a été répartie selon cinq indicateurs, eux mêmes décomposés en sous-indicateurs :
- composantes de travail et métier (tensions au travail, pénibilité, pression psychologique, événement de travail…)
- hygiène de vie (manque d'activité physique, problèmes de nutrition, de sommeil, déficit de prévention et de suivi de la santé…)
- état de santé (handicap, maladie chronique, problèmes d'indice de masse corporelle, état physique)
- environnement personnel (état psychologique…)
- repli social (isolement, manque de confiance en l'avenir…)
Pour chacun de ces indicateurs, le Nord – Pas-de-Calais enregistre des résultats plus mauvais de 3 points en moyenne que ceux qui sont observés au niveau national.
Dans cette région qui enregistre une surreprésentation de la population masculine au travail et de la population ouvrière par rapport au reste de l'Hexagone et où les très petites entreprises sont sous-représentées, ce sont les risques liés aux composantes travail et métier (pour reprendre la terminologie de Sociovision) qui sont considérés comme les plus importants. Il en est de même au niveau national même si le risque est plus fort dans notre région : 39 % contre 36 %.
Ces risques sont évidemment dépendants de la structure du tissu économique et industriel régjonal. C'est ainsi que 16 % des salariés estiment souffrir d'une pénibilité au travail (moyenne nationale : 12 %), 45 % affirment porter des charges lourdes (39 % au niveau national) et 33 % font état de nuisances sur leur lieu de travail (28 %), 21 % disent subir une pression psychologique importante (moyenne nationale : 18 %) et 73 % à juger leur travail nerveusement fatigant (69 %).
Le risque routier est également plus élevé qu'au niveau national : 35 % contre 32 %. Il est vrai que 86 % des salariés utilisent leur véhicule pour se rendre au travail (moyenne nationale : 77 %). Les personnes qui souffrent de troubles musculo-squelettiques et de douleurs aux membres inférieurs sont également plus nombreuses dans la région : respectivement 42 % et 25 % contre 378 % et 19 % en moyenne national.
Sur un autre registre, ils sont 35 % à s'estimer en situation de repli social (contre 32 % nationalement) et 43 % à faire état d'un manque de confiance en l'avenir (49 % chez les ouvriers et les salariés d'entreprises de 20 à 500 salariés). Dans le commerce (un peu plus de 22 % des salariés sondés contre 19 % au niveau national), cette inquiétude est encore plus forte du fait que 26 % des salariés déclarent avoir peur d'être, à terme, déclassés. 69 % des salariés se sentent souvent ou très souvent fatigués (64 % au niveau national) et 33 % dans un état psychologique fragilisé (29 %).
On l'a dit tout à l'heure, il ressort de cette enquête que les salariés sont désireux de voir leur employeur s'impliquer davantage en faveur de la santé en entreprise et qu'ils seraient intéressés si leur entreprise leur proposait des services pour faire de l'exercice (61 %), mieux entretenir leur santé (61 %), prévenir les troubles du sommeil (55 %), bien maîtriser sont alimentation (53 %) et être mieux dépistés (53 %). Une demande qui semble aller à contrecourant de la tendance actuelle de réduction des effectifs des services de santé travail.
Modifier les habitudes des entreprises
Pour Guillaume Sarkozy, il faut donc inciter les entreprises à modifier leurs habitudes et à militer pour le bien-être de leurs salariés tout en continuant à cultiver la productivité. Pour ce faire, le groupe mutualiste a mis au point un outil baptisé Mesure Management Santé (MMS) pour décliner cette enquête (avec ses 60 indicateurs) à l'échelle de l'entreprise dans le cadre d'une démarche en 5 temps qui rappelle la démarche Sobane expérimentée en Belgique à cette différence prés que Sobane rajoute une dimension qualitative à l'enquête pour ne pas rester au niveau seul niveau statistique :
1 Phase de pré-enquête – mise en place d'un comité de pilotage 2 Phase de pré-enquête - communication en direction des salariés 3 Phase de pré-enquête – paramétrage de l'étude (quels secteurs, quels ateliers à analyser) 4 Enquête – Recueil des réponses (60 questions – 8 indicateurs et 24 sous-indicateurs) 5 Traitement automatisé des données 6 Post-enquête – Restitution du tableau de bord 7 Post-enquête – Proposition de plans d'actions.
Mais pour intéressante qu'elle soit, cette démarche se heurte à un obstacle de taille : convaincre les chefs d'entreprise de se soucier du bien–être de leurs salariés. Ce n'est pas gagné. N'a-t-il pas fallu deux décennies pour que l'on passe du déni de la souffrance au travail à une forme de reconnaissance a minima ? Et l'on sait que ce n'est pas parce que l'entreprise va mettre une salle de sports à disposition de ses salariés et qu'elle va leur organiser des cours de cuisine et de diététique qu'elle va faire disparaître les troubles psychosociaux qui sont liés aux organisations toxiques ou au culte des gains de productivité à tout prix.
Alain Goguey


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